mercredi 11 juin 2014

Delhaize ou de la récupération publicitaire malsaine d'un drame social.

Ce matin, la planète économique belge bruissait à l'annonce du plan de restructuration de Delhaize. Depuis ce moment, j'ai du mal à croire tout ce que je peux lire ou entendre. Partis, syndicats, presse, réseaux sociaux... tout le monde à un avis (soit), tout le monde est expert (...comment vous dire ? )

Si je peux accepter que des partis tels le PTB récupèrent l'événement pour faire leur publicité et faire des communiqués aussi assassins que...désinformants (la désinformation n'est pas un mensonge, c'est la transformation ou la présentation partielle de la réalité de manière à manipuler les masses), que les syndicats en profitent pour faire leur sortie publicitaire et ressortir l'exploitation du pauvre travailleur par le grand capital, ou que les gens sur les réseaux sociaux s'indignent depuis le canapé de leur salon,...tout ca, je veux bien. Mais j'ai, une fois de plus, énormément de mal avec le traitement dans la presse. Celle-ci ne se foule pas, se contente de copier - coller les communiqués de presse des uns et des autres. Oubliant son devoir d'informer, d'analyse, de recul, d'explication, voir de correction des propos tenus par certains acteurs.

Donc, Delhaize va se séparer d'environ 2.500 personnes et probablement 14 magasins.

Mettons cela en perspective, Delhaize, c'est 160.000 employés dans le monde, dont 16.000 en Belgique. Ce sont 140 supermarchés, 220 AD Delhaize, 18 Delhaize City, 191 Proxy Delhaize, 84 Shop n’Go, 5 Red Market, 140 Tom&Co et 2 Cash Fresh; soit 800 implantations. Alors oui, 2.500 personnes et 14 magasins, c'est beaucoup et peu à la fois. C'est relatif. Ce qui ne diminue en rien le drame social que cela peut représenter pour les travailleurs. Seulement, ceux-ci n'ont pas à être orchestrés et utilisés par des intérêts partisans et non-désintéressés. Ce genre de drame, le PTB ne le résoudra pas, il s'en servira simplement pour se faire de la publicité à bon marché. A cet égard, le PTB n'est rien d'autre que ce qu'il dénonce par ailleurs : un exploiteur de misère humaine.

La PTB dénonce que Delhaize va virer 2.500 personnes mais fait un bénéfice de 400 millions...en 2012. Sauf que c'est un vrai mensonge, le chiffre réel de 2012 c'est 105 millions de bénéfice. Et en 2011, c'était 475 millions. Il n'ose en effet pas dire qu'en 2013, il ne fait plus que 179 millions.
Pourtant il a les données le petit Raoul Hedebouw... la preuve, il va vous sortir qu'en 2013, les actionnaires se sont augmentés de 11,4%.
En clair, il mélange tout le petit Raoul et vous mystifie alors même qu'il dispose des chiffres mis à jour. Mais de ça, je ne lis rien.

le communiqué désinformateur du PTB...


Le "bénéfice"

Comme je l'ai dit, contrairement au communiqué du PTB, qui est mensonger et ultra manipulateur, le résultat 2013 est de 179 millions. Soit une baisse de 296 millions en 2 exercices... C'est vrai que ce n'est pas inquiétant de voir fondre son bénéfice de 62%. Pas du tout.
Revenons à notre "bénéfice". Le bénéfice mentionné est le bénéfice "part du groupe". Après l'avoir signalé sur les réseaux sociaux, tout le monde rebalançait "bénéfice part du groupe"...mais pas sur que quiconque savait de quoi on parlait. "La part du groupe", c'est le bénéfice du groupe hors part des minoritaires. Ce qui veut simplement dire qu'en fait, le bénéfice est plus gros en réalité. Seulement, voilà, personne ne se renseigne... Ensuite, le "bénéfice", c'est surtout le bénéfice "groupe".
Ce qui veut dire le bénéfice après consolidation des filiales. Cela ne veut absolument pas dire que les magasins belges dégagent une rentabilité nette de 179 millions.
On pourrait très bien être dans le cas suivant (on va simplifier sur 2 pays uniquement).
  • Groupe : en Belgique
  • Résultat net hors Belgique : 479 millions
  • Résultat Belgique : -300 millions
  • Résultat net Groupe : 179 millions.
Donc balancer ce chiffre de 179 millions sans aller regarder dans les comptes non-consolidés, ça ne veut strictement rien dire. Oui, la Belgique est un pays moins rentable que d'autres pour toute une série de raisons. Et la Belgique ne représente plus que 20% du CA du Groupe. 80% de ces revenus sont faits à l'étranger... Ils n'ont pas forcément à subsidier les implantations belges. Oui, parfois, il faut "dégraisser" une entreprise pour lui permettre de survivre. Un exemple caricatural que l'on pourrait choisir pour expliquer ce genre de choix difficile (car il ne faut pas s'imaginer que ce genre de décision se prend facilement) serait le Dilemme du tramway. Pour sauver 14.000 emplois, il faut peut être en sacrifier 2.500. Ce qui n'enlève rien à la dureté et au drame social que représente cette situation.

Ce qu'il oublie aussi de dire le PTB, c'est que pendant ce temps, Delhaize investit. Ainsi, en Belgique, en 2012, il a investi 154 millions d'euros. D'ici à 2017, il prévoit d'investir 450 millions d'euros. Mais frappe Raoul, frappe, Delhaize finira par fermer entièrement ses portes.

Les dividendes

Raoul Hedebouw ne ment  pas quand il dit que les actionnaires ont augmenté leur dividende de 11,4%. Mais encore une fois, il présente l'information de manière parcellaire et manipulatrice (le tout repris en choeur par les syndicats, les autres partis et la presse...).
Expliquons ce qu'il en est : 
  • Cela représente un dividende brut de 1,56 € par action 
  • Soit un hausse de ... 18 cent par actions (tout de suite, on sent l'exploitation)
  • De ces 1,56 €, 0,39€ iront à l'Etat (précompte de 25%)
  • Donc en net, ils recevront 1,17€.
Mais allons plus loin. Hedebouw et le PTB présentent l'information comme s'il y avait un pillage des fonds de la société. Il faut alors s'intéresser au ratio versement dividende. Celui-ci s'appelle aussi "Part des bénéfices aux actionnaires" (Dividende / Résultat Net). Elle indique la part du résultat net dégagé par l’entreprise qui est reversé aux actionnaires sous forme de dividende ; l’autre partie restant dans l’entreprise. 


On se rend compte qu'en 3 ans, celui-ci est passé de 130% à environ 30%. Nous pouvons nous dire que s'il y a bien augmentation du dividende, il n'y a nullement pillage de la société vu que 70% du bénéfice restera dans la société et servira, entre autre à des investissements. Ainsi, Delhaize investira 450 millions d'euros dans ces magasins et infrastructures belges d'ici 2017. Ce ne console pas du drame social mais cela montre que nous ne sommes absolument pas dans un scénario à la Mittal comme le PTB voudrait nous le faire croire. 
Vous me direz "oui mais regarde, les chiffres remontent". Cher ami, à partir de 2014, on est dans du prévisionnel...et j'ai rarement vu un CEO expliquer qu'il va faire la culbute. Donc, oui, effet de communication, tu as intérêt à montrer que tes plans vont faire augmenter le bénéfice. Le reste, c'est le futur qui nous dira si ce plan fonctionne ou pas.
Ce qu'il oublie aussi de dire le petit Raoul, c'est qu'entre 2011 et 2012, les actionnaires avaient baissé leur rémunération de 20,5% en même temps que la détérioration du résultat. Avec la relative embellie, oui, ils s'octroient une petite hausse de 11,4% tout en ne capturant pas plus de 30% du bénéfice. Ce qui est un ratio tout à fait sain. Ce qui correspond encore à une baisse de 11,4% par rapport à 2011.

Ce niveau de dividende correspond à une rentabilité de 2,99%...on sent bien les requins de la finance qui exploitent la misère humaine derrière des actionnaires qui se contentent de ce niveau de rentabilité...

Les impôts 

Raoul, mon bon ami du PTB, en profite pour balancer que Delhaize ne paie que 0.15% d'impôts en Belgique... Encore une fois, il oublie que l'on parle...du groupe. Et que celui-ci consolide les résultats des différentes entités juridiques, que ce soit en Belgique ou à l'étranger. 
Et qu'en Belgique, on a un principe (qui est régulièrement bafoué d'ailleurs) de non-double taxation. C'est à dire que si vous avez acquitté l'impôt localement, quand la maison mère consolide les résultats, elle ne sera pas imposée une deuxième fois sur les résultats déjà taxés. C'est ce qu'on appelle les RDT ou revenus définitivement taxés.
Imaginons la situation suivante [je simplifie TRES fort]:
  • implantation A : bénéfice de 100 taxé à 25% ==> 25
  • implantation B : bénéfice de 200 taxé à 10% ==> 20
  • implantation C : bénéfice de 100 taxé à 20% ==> 20
  • implantation D : perte de 20 ==> 0
  • Groupe consolidant : bénéfice 75 + 180 + 80 - 20 = 315
  • Admettons que nous ne jouions pas à équilibrer les fiscalité etc, le groupe paiera 0 impôts car ceux ci on déjà été acquittés par ces filiales. Hors, on pourrait arguer que le groupe a en réalité payé 65 d’impôts, soit un taux d’impôt de 20,6%
Accessoirement, quand Raoul parle de 0.15%, les comptes annuels, révisés, validés et contrôlés établissent l'imposition de Delhaize en 
  • 2012: 18%. 
  • 2011 : 25%. 
  • 2010: 29%...
Le PTB est coutumier de ne pas inclure les RDT ou pertes antérieurs dans ces calculs ahurissants et mensongers.

Oublis ?

Ensuite, ce qui est oublié dans toute cette communication, c'est que, juste pour la Belgique, Delhaize, ce sont 14.000 emplois, ce qui représente quoi exactement ?
On parlera de l'ISOC, impôt des sociétés. Mais parle-t-on de tout le reste que doit payer Delhaize et qui doit globalement coûter bonbon. (si quelqu'un de Delhaize me lit, il peut me fournir les chiffres exacts pour la Belgique ?)
  • le précompte immobilier : sur de telles surfaces et bien situées, ça doit constituer une somme...
  • les taxes régionales et locales : chaque couche de la lasagne institutionnelle belge est particulièrement créative en matières d'impôts
  • les cotisations patronales
  • les salaires, donc quelque part l'IPP et les cotisations sociales de ses travailleurs
  • ...

Les "réactions"

Outre ce que j'ai mentionné ci-dessus et qui est malheureusement repris en copié collé par la presse, les syndicats ou les autres partis, il y a des réactions qui ont tendance à me choquer: 
ou l'art d'insinuer que les vilains patrons auraient bien tendances à bafouer les règles. Quand une entreprise "pèse" 16.000 emplois monsieur le Premier Ministre, on pourrait au moins lui faire montre d'un peu de respect...
Ou encore
Parce que vous comprenez, pourquoi on recevrait les patrons et pourquoi on regarderait comment les aider ? Non, d'abord les syndicats.
Qui, d'ailleurs, tel la FGTB, racontent n'importe quoi 
Comme on l'a démontré plus haut, non, les actionnaires de Delhaize ne se comportent pas en pirate de la finance ultra-capitaliste.

Il y a encore bien d'autres réactions. Je vous ai repris les arguments et slogans principaux que j'ai pu lire aujourd'hui et qui ont eu tendance à me faire sortir de mes gongs.

Petit addendum pour la presse et nos politiciens.

Pendant que vous irez larmoyer avec compassion paternaliste devant les caméras de télévision pour parler des 2.500 emplois perdus (vous verrez, ce chiffre sera en plus revu à la baisse...), souvenez vous que l'an dernier : 
  • 12.000 PME ont fait faillites, ce qui a causé
  • 26.000 pertes d'emploi.
Soit plus de 10 fois les chiffres de Delhaize. Vous avons nous vu devant nos PME ? Réduirez vous nos charges ? Nos lourdeurs administratives. Comme vous le faites pour de grands groupes de pression ?

Et vous les journalistes ? Comment envisagez vous votre métier ? Comme des "copieurs - colleurs" de communiqués de presse ? Ou comme des personnes responsables, éduquées, capables de chercher l'information, l'analyser, la mettre en perspective, qui expliquent à leurs lecteurs ? Sérieusement ? Déjà confondre "groupe" et "implantations belges" ? S'il vous plait.
Je ne vous demande pas de donner ou partager ma vision de l'économie ou de la société. Chacun peut, sur des bases objectives, se construire son opinion. L'économie n'est pas une sciences exacte. Je n'ai pas de soucis à ce que vous ne partagiez pas mon point de vue. Mais à tout le moins, vous avez un devoir d'informer, d'analyser et mettre en perspective. Corriger les propos idiots le cas échéant. Après, vous pouvez être pour ou contre Delhaize, mais alors sur base de réels arguments. Pas de vagues copié - collé de CP débiles de Partis récupérateurs et exploiteurs de la misère sociale et qui se font de la pub (mensongère) à bon compte.