lundi 22 novembre 2010

Brink's: l'indispensable travail des chiffres

Ou encore: le travail que n'ont pas effectué les journalistes qui couvrent le conflit social...


Depuis quatre semaines, la Belgique vit au rythme du conflit social à la Brink's, société de transport de fonds représentant 25% de part de marché.

Pour résumer au mieux la situation, la société en perte était en cours de restructuration quand le conflit social s'est installé et la grève fut décidée par les syndicats. La pierre d'achoppement du conflit portait sur deux points: le changement de statut des travailleurs et la revente de la partie (rentable) du transport de diamants à une filiale créée pour l'occasion. 
Depuis lors, le blocage est total et les journaux, devant le silence obstiné de la Brink's se contentent alors de relayer les messages des seuls communicants de ce conflit: les syndicats et les politiques. Permettez moi de dire que la Brink's devrait d'urgence engager un communicateur de crise à défaut d'être reconnue coupable médiatiquement.

Pour mieux comprendre le conflit et, tenter, de comprendre l'entreprise, j'ai donc effectué un petit travail de recherche, facile, sans ambition. J'ai, je pense, effectué un travail que tout journaliste attaché à l'objectivité et au travail de qualité aurait du faire.  Je le répète encore une fois: facile, modeste et sans ambition. Je me suis contenté, outre les journaux, de confronter les déclarations et les chiffres disponibles à la Centrale des Bilans de la Banque Nationale Belge. Les comptes annuels de toute société y sont disponibles, gratuitement. Il est donc incompréhensible de n'avoir trouvé aucune objectivation dans les journaux traitant de cette affaire.

Mise en garde: je ne prétends pas que ce que j'écris est la Vérité révélée. Je me contente d'analyser les données disponibles. Je n'ai pas accès à la comptabilité complète de la société ni aux éléments internes. Je tente donc juste de donner un autre point de vue sur base d'éléments dont on peut disposer. Parfois, le dessous des cartes est bien différent. Les chiffres prennent en compte les années 2003 à 2008 incluse. Ceux ci reflètent suffisamment la situation financière et le bilan social de la Brink's même si je regrette de ne pas disposer du dernier exercice publié (2009).

Une concertation sociale et une restructuration étaient ils nécessaires?
La réponse à cette question est indéniablement oui. La réalité des chiffres est impitoyable:
  • 2003: perte de l'exercice 1.93 millions €  (dont 1.73 de perte d'exploitation)
  • 2004: perte de l'exercice 2.61 millions €  (dont 2.65 de perte d'exploitation, compensée par une produit exceptionnel)
  • 2005: perte de l'exercice 8.08 millions € (dont 8.12 de perte d'exploitation...)
  • 2006: perte de l'exercice 1.18 millions € (dont 0.98 de perte d'exploitation)
  • 2007: perte de l'exercice 0.76 millions € (mais un bénéfice d'exploitation de 0.31 millions)
  • 2008: perte de l’exercice 2.00 millions € (dont 1.2 de perte d’exploitation)
Ce qui donne les pertes cumulées suivantes (désolé pour cette litanie de chiffres, mais vu certaines affirmations, elle me semble nécessaire)
  • 2003: 4.97 millions €
  • 2004: 7.58 millions €
  • 2005: 15.66 millions €
  • 2006: 16.84 millions €
  • 2007: 17.60 millions €
  • 2008: 19.60 millions €

L'exercice 2005 est, vous le voyez avec les chiffres, un peu particulier avec une perte particulièrement forte. Celle-ci s'explique par le fait que la même année, Brink's a procédé à une restructuration (en même temps qu'ils injectaient de l'argent...) qui lui a causé des charges de restructurations particulièrement lourdes. Il faudrait que je me penche sur les archives de journaux pour en avoir confirmation mais si je lis bien les chiffres, cette restructuration lui aura coûté 4.8 millions €. Si on regarde le bilan social, on s'aperçoit que la même année, Brink's fait une dotation pour provision de pension de 3.5 million d'euro. Je présume donc que c'est un coût lié à la mise en pré-retraite d'un certain nombre d'ouvriers (47 d'après le bilan social de 2006).
On oublie souvent de mentionner ce genre de chose dans les conflit sociaux, mais une restructuration n'est pas une opération gratuite pour les entreprises et souvent ne peut aller de pair qu'avec une injection d'argent frais pour pouvoir y faire face.

Pro memoriam, j'ai aussi jeté un œil au bilan social
J'effectue les mesures en ETP (équivalent temps plein) pour faciliter les choses.
  • 2003: 511 ETP pour un  coût horaire 28.46 €
  • 2004: 501 ETP pour un coût horaire 29.28 €
  • 2005: 478 ETP pour un coût horaire 31.50 €
  • 2006: 429 ETP pour un coût horaire de 32.11€
  • 2007 : 407 ETP pour un coût horaire de 33.48€
  • 2008 : 420 ETP pour un coût horaire de 34.10€
On voit une lente érosion de l'emploi (excepté en 2005 et sa restructuration) et une augmentation du coût horaire en 5 ans de 19,81%... Il est évident que sur base des chiffres dont je dispose, une restructuration était inévitable à moins de décider de déposer le bilan.

Questions et réflexions :
Question reçue sur Twitter: "Ces pertes ne sont-elles pas "artificielles" causée par un coût de licence annuel dû à la société mère aux USA?)"
Je ne pense pas. Quand je regarde les comptes annuels du moins, je ne trouve aucune trace d'une telle licence. Ni en charge, ni en amortissement quelconque.
Par contre, si on décortique un peu les charges de la société on se rend compte que la charge des rémunérations s'élève à environ 62% du coût d'exploitation.  Pour 31% ce sont des « services et bien divers » (soit en gros les frais de fonctionnements) et pour 10% les amortissements et réductions de valeurs sur frais d’établissement. Ce dernier poste serait par ailleurs intéressant à creuser plus avant si nous disposions des éléments complets.

Un syndicaliste : "La société Brink's empochait les bénéfices! Qu'on aille les chercher où ils sont!"
Outre le fait que je démontre plus haut que depuis 2003, (et probablement avant vu qu'il existait déjà des pertes reportées...), la Brink's n'a pas fait le moindre bénéfice.  Je note aussi que la société Brink's, malgré les pertes consécutives n'a cessé d'injecter de l'argent dans la filiale belge
  • Ainsi, en 2004, on peut noter une augmentation de capital de 5 million €. En effet, sans cette augmentation de capital, les capitaux propres de l'entreprise, négatifs déjà en 2003 (-848 k€) seraient passés à -3.5 million € entraînant de facto la faillite de l'entreprise dès 2005 au plus tard.
  • En 2005 par ailleurs, la situation ne s'améliore pas! Les capitaux propres de l'entreprise repassent en négatif: -6.5 million €. 
  • La réaction en 2006 ne se fait pas attendre: nouvelle injection de capital pour éviter le dépôt de bilan, dont acte: 12.5 millions d'euro supplémentaires sont injectés dans l'entreprise permettant au capitaux propres d'atteindre près de 5 millions €.  
  • Brink's n'empochait pas les bénéfices mais investissait sur le long terme, s'acharnant à prendre des parts de marché et à faire vivre l'entreprise et ses travailleurs!
La Brink's a au total libéré un capital de 21 millions €. Vingt et un millions d'euro. Dont 17.5 en 4 ans pour la recapitaliser et la faire vivre sur le long terme.

Mesdames et messieurs les journalistes, cessez d'être des portes paroles de partis, de syndicats ou de patrons! Quand on vous affirme ce genre de chose, est-il si compliqué d'aller vérifier?

La cession a Brink's Diamond
Nous avons bien sur tous entendu parler de la revente de l'activité de transport de diamants et d'objets de valeur à la société Brink's Diamond. Les syndicats ont défendu que l'on vendait une activité rentable qui permettrait de redresser l'entreprise.
Réflexion: cette activité rentable pourrait, éventuellement, être conservée au sein de l'entreprise si globalement cette entreprise était en bénéfice. Ce ne serait malgré tout pas sain et une société commerciale n'a pas pour but de subsidier des activités déficitaires de ses autres branches. Ici, on pourrait concevoir que l'activité permettait de faire survivre la Brink's le temps que celle-ci parvienne à conquérir suffisamment de parts de marché que pour être rentable.
Las, malgré les injections de fonds et le temps qui passe, l'entreprise reste déficitaire. Donc soit on la coule tout à fait, soit on en extrait les activités rentables permettant ainsi de conserver un certain volume d'emploi et d'activité pour repartir.

L'abus de bien social 
Mots particulièrement prisés qui font directement penser à un patron qui s'est "barré avec la caisse"... en réalité, la société Brink's a revendu l'activité de transport de diamant, et, l'argent est directement reparti chez son unique actionnaire, la Brink's US. Je ne suis pas ultra compétent dans ce domaine et je laisserai les experts et la justice en débattre. Je tenais juste à mentionner que non, le patron n'est pas parti avec la caisse (qui était par ailleurs vide, il n'y avait plus de liquidités dans la société). A ce jour, l'abus de bien social n'est par ailleurs aucunement prouvé et jugé comme tel.

La faillite frauduleuse
La encore, on pêche par omission. Quand on parle de faillite frauduleuse, et que les syndicats ont des journalistes pour porte-voix, ça donne des discours du genre: on a truqué les comptes pour faire paraître la société comme déficitaire et se débarrasser à bon compte du personnel.
NON, NON, NON trois fois NON! Tout d'abord, les comptes sur 8 années sont impitoyables, la société ne faisait pas de bénéfices! 
Je doute que Brink's aie préparé sa faillite depuis 2002! Si tant est que ce soit le cas, que le même syndicaliste vienne m'expliquer comment on prépare une faillite en injectant plus de 17 millions € dans une entreprise! Si le but n'est pas de la faire vivre et lui donner un avenir, alors je suis communiste...
Ici, la procédure d'aveu de faillite n'a pas été respectée, le dialogue social n'a pas été mené à son terme, et les administrateurs n'avaient plus le mandat pour faire aveu de faillite. Voilà ce que recouvre cette faillite frauduleuse si tant est qu'elle soit un jour jugée comme telle.

Le conflit social
Partie intéressante s'il en est. Comme je l'ai mentionné au début de cet article, deux pierres d'achoppements:
Le statut et la revente de Brink's Diamond. J'ai parlé de la seconde, penchons nous sur la fameuse question du statut et des conditions...
Pour résumer, la Brink's est prête à réinjecter (once more!) de l'argent frais pour faire perdurer l'entreprise en état de faillite. Pour ce faire, elle propose une restructuration et un changement de statut de ses travailleurs.
Chaque partie est donc prête à faire un effort... (et ceci démontre encore une fois que la faillite n'était pas le but recherché vu que la direction s'apprêtait une fois de plus à injecter du capital!)

Mais si les syndicats sont prêts à accepter les efforts salariaux, les cadences plus élevées et d'autres aménagements, ils n'acceptent en aucun cas le passage du statut employé au statut ouvrier.

On est réellement dans un conflit qui dépasse le cadre de la Brink's, on est dans un combat de symbole du à l'incapacité des partenaires sociaux depuis plus de 10 ans d'harmoniser les statuts. Les statuts ouvriers et employés...cet anachronisme du système belge.

En quoi ce changement de statut résoudrait-il les problèmes de rentabilité de la Brink's
Et bien...en rien. 
Le coût salarial resterait le même. A peu de chose près, seules les procédures de licenciements, de démissions et de préavis changeraient (en se simplifiant et se raccourcissant). De même, en cas de maladie, le jour de carence (premier jour non presté) ne serait plus à charge de l'employeur. Soyons sérieux, cela n'améliorerait pas grandement la rentabilité.
Le seul argument de la Brink's est que le statut ouvrier est la norme du secteur (on peut en effet difficilement dire que les transporteurs de fonds effectuent un travail de bureau).
Il est donc difficile de trancher réellement cette question, et je peux comprendre les syndicats qui craignent les licenciements collectifs plus aisés. Combat de symboles...menant à la grève...et comme le personnel, enjeu du bras de fer patronat-syndicat (l'enjeu pour eux est bien plus large que la Brink's, aucun ne peut céder sur cette question symbolique) refusera de passer sous statut ouvrier, la société ne sera pas recapitalisée...et sera donc forcée de faire aveu de faillite. L'issue est évidente. On ne peut pas forcer quelqu'un à maintenir et à subsidier une activité déficitaire.

Là par contre où je hurle, c'est quand j'entends que la faillite a été fabriquée de toute pièce quand tout démontre le contraire. Je trouve terriblement dommage que la Brink's ne communique pas sur les faits et chiffres comme je l'ai fait plus haut.

Transports par la BNB, l'Etat casse la grève?
Durant cette grève, les clients de la Brink's n'étaient donc plus alimentés en argent...ni déchargés des sommes qu'ils avaient en dépôts. En conséquence, et après quelques semaines de grève, la Ministre de l'Intérieur a décidé que des transports de fonds spéciaux de la BNB, sous escorte, allaient aller rechercher l'argent dans les magasins pour des raisons de sécurité.
Les syndicats ont hurlé que l'Etat cassait la grève...
Réflexion par rapport à cette affirmation aussi stupide que mensongère et criminelle pour les magasins regorgeant ainsi de liquidités:
  1. Le droit de grève, c'est le droit de ne pas travailler. Ce n'est pas empêcher les autres travailleurs de travailler ou bloquer un site industriel.
  2. Le droit de grève, c'est le droit pour les employés d'une entreprise de ne pas travailler et de la mettre sous pression. Ici, la pression n'a pas été relâchée par les transports de la BNB. Ils n'ont pas été effectué par Brink's, Brink's n'en profite pas, l'outil de travail Brink's n'a pas été utilisé, Brink's n'a pas engagé d'intérimaires ou autres pour effectuer le travail.
  3. Le droit de grève, ce n'est pas mettre la population en danger parce que des magasins ne parviennent plus a évacuer les liquidités, produits de leurs ventes.
L'Etat a respecté le droit de grève, n'a en aucun cas "cassé" la grève, la Brinks n'ayant retiré aucun avantage de l'action de l'Etat.

La reprise...
Enfin, au fil des jours, j'entends que des repreneurs se présentent pour reprendre tout ou partie de la Brink's. Bien entendu, les syndicats campent sur leur position et les travailleurs sont finalement otages d'un conflit qui les dépasse totalement. Les syndicats ne peuvent céder sur la question du statut. La Brink's a, permettez moi l'expression, déconné en n'acceptant pas le status quo sur cette question par trop symbolique et aurait pu obtenir de belles avancées sur d'autres parties.
Les repreneurs potentiels, eux non plus, ne pourront lâcher le symbole du statut...ce sera le statut ouvrier ou rien. Mon avis est que Brink's finira bel et bien en faillite. Non pour cette question de symbole mais parce que de toute façon elle n'était pas rentable...mais bon, ça permet un baroud d'honneur à chaque partie.


Ce billet est un billet sans grande prétention, j'essaie de remettre les éléments en perspective et d'effectuer, brièvement entre mes différentes activités professionnelles et privées, une analyse qui n'a pas été effectuée jusqu'ici. J'ai aussi essayé d'être mesuré et équilibré, neutre autant que je le pouvais.

Je tenais à ce que la froideur des chiffres et l'objectivité reprennent un peu le dessus dans un débat passionné mais qui comme les mini-jupes fini par cacher l'essentiel. Derrière ce conflit, il y a aussi un réalité économique pour pénible soit-elle.